Regarder vieillir des patates… Une métaphore qui me semble très riche … Imaginer notre vieillissement comme celui des pommes de terre: certes vivre des pertes, une apparence qui se transforme, un visuel pas toujours conforme aux attendus « formatés » de l’environnement, …. mais aussi laisser émerger notre forme singulière de manière créative et surprenante, exprimer notre richesse et beauté intérieure, générer par nos « radicelles » et nos « germes », le substrat utile pour toujours créer et favoriser la Vie…

Agnès Varda a magnifiquement incarné, dans sa forme particulière, cette sensibilité aux autres et cette grande intelligence adaptative. Etre connectée à ses contemporains, leur apporter une considération profonde et donner la parole aux êtres en marge, abandonnés ou oubliés… Etre au coeur de ses centres d’intérêts les plus intenses et les plus porteurs de sens, quelle belle manière de vieillir et d’être dans la vie jusqu’au bout!

Vieillir et s’accomplir… Marie de Hennezel et Bertrand Vergely en parlent également dans leur livre « Une vie pour se mettre au monde » –  Editions Carnets Nord

« Cette limitation de l’homme extérieur est compensée par le dévelopement de l’homme intérieur. Je l’ai compris le jour où j’ai rencontré, sur un chemin de randonnée en Suisse, un vieil homme qui montait au Weisshorn, un hôtel perché sur un des sommets qui surplombent la vallée de l’Annubier. J’étais moi-même assise sur un tronc d’arbre, reprenant mon souffle, lorsque j’ai vu déboucher du chemin un homme qui devait avoir 80 ans. Il marchait très lentement et semblait essoufflé. Il est venu s’asseoir à côté de moi et nous avons entamé une conversation. J’ai appris qu’il faisait cette excursion tous les étés depuis l’âge de 30 ans. Cinquante ans qu’il montait au Weisshorn!  « Mais je vis les choses très différemment maintenant, m’a-t-il dit. Lorsque j’étais jeune mon but était d’arriver en haut le plus vite possible. Je fonçais. Je ne voyais rien. Maintenant, je mets cinq, six, voire sept heures à monter. Je marche très lentement, je m’arrête souvent pour reprendre mon souffle. Mais je vois, j’apprécie ce que je ne savais pas voir ni apprécier lorsque j’étais plus jeune ». Il me décrit alors la manière dont il regarde les bas côtés du chemin, nomme les fleurs, les bruits qu’il capte, celui des cascades, celui des cloches accrochées au cou des vaches. Il me décrit une expérience qui n’a plus rien de sportif, mais qui est au contraire contemplative. Sa façon de marcher est devenue contemplative. « Regardez, comme elle est belle cette vallée! Quand je vois cette beauté, je sens monter en moi des mercis, merci à la vie, merci d’être vivant, merci d’être encore là! Comme je suis heureux d’être en vie! » […] Dans l’expérience de ce vieux marcheur, tout est là. L’extraordinaire liberté spirituelle de l’homme intérieur! Certes, il ne peut plus courir comme lorsqu’il était jeune, certes il se fatigue vite, certes il s’essouffle; mais il expérimente une ouverture, une dilatation, une plénitude de l’âme. Ces facultés de contemplation, d’émerveillement, d’admiration sont vraiment le propre de la vieillesse. »